Le génie singulier du droit pénal républicain repose sur une frontière d'une clarté lumineuse que certains esprits confus ou malveillants feignent régulièrement d'ignorer : en France, la loi protège intégralement les personnes contre les injures, la haine, les violences et les discriminations en raison de leur appartenance religieuse ou philosophique ; mais elle ne protège jamais, au grand jamais, les croyances, les dogmes, les textes sacrés ou les prophètes contre la critique, la dérision, la satire ou la caricature.
L'abolition historique du crime de blasphème
Depuis la loi fondamentale du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, le délit de blasphème a été définitivement rayé de notre ordre juridique (à l'exception résiduelle du concordat d'Alsace-Moselle abrogé en 2016). Cette conquête découle directement de l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »
Considérer qu'un symbole ou une figure mythologique pourrait disposer d'une immunité juridique contre l'ironie reviendrait à rétablir le crime de sacrilège d'Ancien Régime, comme au temps du supplice du chevalier de La Barre en 1766, défendu en vain par Voltaire. Cette liberté d'irrévérence est indissociable de la liberté de création artistique contre les nouvelles censures morales.
La confusion trompeuse entre critique des idées et attaque des croyants
Certains lobbies confessionnels tentent régulièrement d'introduire subrepticement un retour du blasphème en qualifiant toute analyse critique de leur dogme d'agression contre les croyants. C'est un contresens tragique. Critiquer une religion, en contester la théologie ou en moquer les rituels ne constitue en rien une agression contre ceux qui la pratiquent : c'est l'exercice même de la raison humaine qui éprouve les systèmes de pensée, ainsi que l'établissait Spinoza dans son Traité théologico-politique. Dans la République laïque régie par la loi de 1905, toutes les religions sont libres d'exister, mais aucune n'a le droit de faire taire ses détracteurs.
La satire et le dessin de presse : le thermomètre de la démocratie
Le rire et la caricature constituent des armes politiques redoutables précisément parce qu'ils désarment la prétention des puissants et la morgue des fanatiques. Dès la Révolution française, les pamphlets et les caricatures ont joué un rôle décisif pour désacraliser la monarchie absolue et libérer la parole populaire de la vénération religieuse imposée.
Renoncer à la liberté de caricaturer les symboles sacrés sous la menace du terrorisme ou sous la pression d'une sensibilité exacerbée équivaudrait à capituler devant le fanatisme. Une société qui s'interdit de rire de ses croyances est une société condamnée à la régression cléricale. Défendre les caricaturistes, c'est défendre le droit fondamental de chaque esprit humain à douter et à désacraliser.
Le précédent historique du procès de Charlie Hebdo et l'héritage de Voltaire
En 2007, lors du procès intenté contre la rédaction de Charlie Hebdo pour la publication de caricatures du prophète de l'islam, le tribunal correctionnel de Paris rendit un jugement d'une portée historique en relaxant les journalistes. Les magistrats réaffirmèrent avec force qu'en République laïque, le dessin de presse satirique participe pleinement au débat d'intérêt général et ne saurait être assimilé à une injure envers les croyants.
Ce jugement mémorable a consacré la fidélité de la France à l'esprit de Voltaire, qui consacra ses dernières forces à réhabiliter la mémoire de Jean Calas et du chevalier de La Barre. Le droit d'ironiser sur les croyances est le baromètre le plus sensible de notre liberté d'esprit : le jour où il cédera, c'est l'ensemble de nos libertés démocratiques qui s'effondrera avec lui.
Sources documentaires & Références vérifiées
- Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, articles 23, 24 et 29 (abrogation légale du crime de blasphème en France).
- Tribunal correctionnel de Paris (17e chambre), Jugement du 22 mars 2007 (relaxe de Charlie Hebdo, légitimité du dessin satirique).
- Cour européenne des droits de l'homme, Arrêt Handyside c. Royaume-Uni du 7 décembre 1976 (protection des idées satiriques ou polémiques).